Wednesday, June 27, 2012

Crise de la poésie





Des poètes lancent une pétition pour dénoncer un projet du CNL concernant une commission d'aide à l'écriture qui abandonne la place spécifique de la poésie pour la regrouper avec d'autres genres: http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20120626.OBS9662/pour-180-ecrivains-la-poesie-est-en-danger.html.
La crise de la poésie, guère nouvelle, va bien au delà de cette affaire, qui est néanmoins révélatrice. Il est déjà assez pathétique de voir des poètes quémander des sous à l'Etat, tels des gens démunis se rendant dans leur mairie pour demander un logement social. 
C'est bien sur de la place de la poésie dans la cité dont il est question, et de son rayonnement social, de son aura symbolique. Le texte de la pétition est très clair: il y a une opposition radicale, ontologiquement inconciliable sans nul doute, entre le "marché" et la poésie ( associée à la "grande culture"). Façon de reconnaitre que selon les critères de la société libérale marchande, la poésie n'a aucune utilité et n'aura bientôt plus d'existence. Certes, Malherbe déja disait que le poète est aussi utile à l'état qu' un joueur de quille et théophile Gautier rappelait que ce qu' il y a de plus utile dans une maison ce sont les latrines. Cependant Hugo pensait que le poète pouvait guider le peuple tel un prophète biblique et Baudelaire a eu droit à un procès pour ses Fleurs du Mal, témoignage d'une forme de reconnaissance de la société à son égard. Autrement dit, même si les poètes n'ont jamais bien gagné leur vie, il y avait néanmoins un statut symbolique élevé accordé à la poésie, qui participait de son prestige et de son rayonnement. Et la poésie avait une place de choix dans la culture, la grande culture (c'est à dire celle qu'on enseigne à l'école). Mais aujourd'hui le "marché" l'emporte totalement, imposant ses critères à tous les domaines (y compris ceux de la culture et du langage).  Quant  à essayer de mieux correspondre aux attentes du marchés, la poésie ne pourrait le faire qu'en renonçant à être elle même. De toute façon les Marc Lévy de la poésie existent il s'appellent grands corps malade ou Francis Cabrel: les chanteurs de variété.
Aujourd'hui, il est manifeste que le désintérêt  de la société pour la poésie est immense. Les gens, dans la très grande majorité, s'en foutent royalement, cela ne tient aucune place dans leur vie,  et ne peuvent prendre que  pour un taré celui ou celle  qui qui s'y engage pleinement. Seuls Baudelaire ou Rimbaud réalisent de bonnes ventes, bien aidés par l'école il est vrai, seul lieu où la poésie continue à exister vraiment et seul véritable marché pour elle. Mais j'attends le moment où des parents d'élèves, soucieux de trouver à leur progéniture un enseignement utile pour l'acquisition d'un travail remettront en cause la place de la poésie dans les cours (il vaudrait mieux leur apprendre la rédaction d'un cv et d'une lettre de motivation, voire la rédaction d'un scénario, d'un script de série télé ou de paroles de chansons). Pour la société, un bon poète est un poète mort. La poésie existe donc uniquement comme chose passée, antiquité verbale: elle suit exactement le destin de l'art dans la modernité analysé par Hegel (l'art est au passé). Qui est capable de citer un poète  contemporain vivant, d'en citer quelques vers (même moi j'ai du mal)? En revanche, n'importe qui peut peut être encore citer quelques vers de La Fontaine. Et qui connait le dernier prix Nobel? Ce poète suédois devenu aphasique il y a 20 ans, qui ne parle et n'écrit plus: quel plus beau symbole du dernier poète dans la société moderne libérale marchande?
Pour comprendre cette situation désastreuse, il faut, à mon sens, examiner le statut du langage dans le monde moderne: il a clairement muté, dans un sens peu favorable à la poésie. De la même façon que le statut du savoir a changé dans la post modernité, comme le montrait Jean François Lyotard dans son fameux texte La Condition Post-moderne. Dans ce contexte, il faut tenter de comprendre comment et pourquoi la poésie, en tant que registre particulier du discours, modalité singulière de la parole, a perdu sa place, son aura (déclin exactement parallèle à celui de l'aura de l'oeuvre d'art au moment de la reproduction technique,comme l'a montré la célèbre analyse de Walter Benjamin).
L'hyper développement technologique des dernières années qui a affecté la communication, c'est à dire l'informatique et le numérique, a abouti à une explosion de la communication qui favorise une parole extensive au détriment d'une parole intensive. Tout le monde peut s'exprimer, y compris ma petite personne dans cet article de blog, mais les mots perdent leur poids, dans un bavardage généralisé et délayé que personne n'écoute vraiment (sauf les tweet de la compagne du président bien sur). La puissance de la parole se dilue dans cette société liquide, devenue liquéfaction. Or la poésie côtoie le silence, privilégie la rareté mieux à même de révéler l'éclat des mots.
Si l'on raisonne en terme de médias, c'est à dire de médiasphère, alors celle de notre époque rend impossible la poésie. Comme d'autres messages, elle peut certes s'exprimer et s'énoncer (il y a plein de sites et de blogs de poésie) mais cette facilité d'expression et de publication est un leurre , cette liberté totale raisonne dans un vide aussi total et s'avère bien plus fatale à la poésie que la plus féroce des dictatures.
Il convient donc de s'interroger sur l'influence de la technicisation du langage que le développement massif de l'informatique a engendré. Comme le remarquait Dominique Janicaud, l'un des grands penseurs de la technique, dans un livre magistral La Puissance du Rationnel: " L'aire langagière est massivement investie par la technicisation; celle-ci change radicalement l'immémoriale relation de l'homme à la symbolisation ». La perte de ce lien est peut être ce qui a  réellement affaibli la poésie. Le péril aujourd'hui, c'est celui "d'une codification générale du langage, devenu modulaire et sommaire". La domination techno-scientifique bouleverse l'essence même du langage. Ce dernier est désormais totalement instrumentalisé et réduit à sa fonction utilitaire, et de plus en plus de gens, dans les forums, défendent cette approche. Or "une langue, relation vivante, mystérieuse, multiple et imprévisible au monde (...) une langue enracinée dans l'abîme obscur et mouvant des corps, soulevée par des dictions singulières et des attentes indicibles, complice du silence et gardienne des secrets... une telle langue ne peut continuer à vivre et à se développer si l'espace uniformisé et manipulable à volonté de la télévision, des moyens audiovisuels et bientôt de la télématique devient le médium linguistique et culturel exclusif". On ne saurait mieux dire où se loge la crise de la poésie.
Pour finir, il faudrait s'interroger sur l'usage même de nos technologies numériques face à la question du destin de la poésie. Imagine-t-on Yves Bonnefoy faire des poèmes muni d'un Iphone ou d'un mac Book Pro, l'imagine t on connecté au Web? Pas vraiment. En quoi ces outils performants et multi tâches peuvent aider à l'élaboration d'un beau poème (et pourtant pourquoi pas? comment dénicher ou créer les effets poétiques dans ces nouvelles formes ?) Au fond, c'est peut être la technologie numérique elle même en son essence, dans son principe de fonctionnement et ses fonctionnalités, qui atteint le langage et étouffe la poésie. Le poète d'aujourd'hui, comme tout un chacun, se retrouve face à un outil puissant qui mêle à un même niveau les mots, les images et les sons. Tout devient code et information, et la parole aussi bien que l'écriture  perdent leur  spécificité, respectée dans un support limité comme le papier. Nul mieux que Jacques Ellul ne semble l'avoir formulé dans son livre Le Bluff technologique : " Cette transposition, d'une information multiforme, transmise par voie analogique, à une information uniforme (numérisée sous forme d'unités élémentaires : bit), cette omniprésence de la logique numérique fait que le langage n'a plus la même consistance." Inutile de chercher ailleurs les raisons pour lesquelles  la parole est "humiliée". Autrement dit, la poésie fait cause commune avec la bio-diversité, la dégradation du langage a partie liée avec celle de l'environnement. Il se pourrait bien que la poésie soit victime du bluff technologique, qu'affectionnent toujours nos dirigeants. Si elle est en crise, c'est que le langage perd sa consistance, et c'est bien pourquoi le CNL décide de ramener la poésie dans la littérature générale.
Reste l'élégance de l'ombre comme l'écrit René Char, le refuge de la nuit en attendant une prochaine aurore, le poète entre désormais en parfaite clandestinité. Ce n'est pas la première fois qu'il prend le maquis, mais il se fait résistant à une forme de domination perverse et retorse, globale et intégrale, qui atteint la langue en son essence. C'est sans doute pourquoi Pasolini, poète avant tout, pensait que la société de consommation capitaliste exerçait une tyrannie bien pire que le fascisme.

Monday, June 11, 2012

L'argent c'est du virtuel

Une émission de France 2 , la finance folle, abordait le problème du rôle des ordinateurs et des machines dans la finance. Reportage intéressant même si il adoptait un ton lourdement spectaculaire inhérent au genre (à la Inside Job), de peur d'ennuyer le spectateur avec des questions arides. Il posait assez clairement les termes d'un débat (politique et quasi philosophique) qui concerne le rôle et la définition de la finance aujourd'hui dans le monde moderne. Le débat est le suivant: est-ce que ce sont des hommes, cupides et malveillants, par exemple les traders, qui sont responsables du marasme actuel et utilisent des instruments puissants à leur fin, ou bien est ce que ce sont les instruments puissants, les machines et algorithmes, qui échappent au contrôle et mènent la danse? Evidemment la seconde option est largement plus inquiétante avec son coté Terminator ou Matrix. La première  est plus rassurante car elle laisse penser qu'on peut reprendre le contrôle et arrêter les éléments malveillants.
Bref d'où vient le mal (associé explicitement à la finance dans le reportage, selon une vieille tradition religieuse)? Qui est responsable? Les traders ou les algorithmes? Les humains ou les machines? La réalité de la finance semble participer d'un double niveau: l'humain et le technologique (qui recoupe l'opposition réel/virtuel). Les partisans de la première idée, qu'on peut appeler instrumentalistes, croient toujours que l'homme contrôle la technique, qui n'est qu'un moyen, et veulent  ainsi dédramatiser la gravité de la situation. Pourtant, les ingénieurs qui conçoivent les algorithmes ne sont pas uniquement mus par l'appât du gain a mon avis. Il y a aussi le challenge d'intervenir sur le cours même de la réalité, voire de la changer. Quant aux traders, certains ne contrôlent pas forcément leur propre comportement et se laissent happer par le rythme de la machine. Ils se comportent comme des addicts à un jeu vidéo où ils perdent le contact avec la réalité. C'est ce que Kerviel a déclaré par exemple. C'est peut être bidon mais moi ça me parait crédible.
Invoquer l'éternelle cupidité humaine, comme le font les gens d'extrême gauche en général pour s'opposer au capitalisme, me parait insuffisant pour décrire la réalité complexe d'aujourd'hui qui caractérise la finance. Il y a bien des instruments nouveaux , d'une puissance inouïe, qui augmentent la dimension de la réalité où l'on intervient, qui augmentent la vitesse où les choses évoluent. Il y a des outils que nous manipulons autant qu'ils nous manipulent. L'homme devient "tool of his tools" comme l'écrit Thoreau (Formule citée par John Von Neuman, l'inventeur de l'ordinateur, en épigraphe de son célèbre article Théorie des automates). Et ne pas considérer cet aspect pour s'en tenir à des vieux refrains, c'est se condamner à l'aveuglement. La démesure de la finance participe de cette explosion des données engendrée par le numérique et Internet, processus qu'on retrouve aussi bien dans la science où l'augmentation des capacités des machines permettent une meilleure compréhension du cerveau ou du gènôme. Autrement dit, le comportement actuel de la finance, avec ce rôle actif des robots, donne raison à l'approche de Jacques Ellul qui disait qu'il ne croyait pas au capitalisme, mais aux machines. Et, de fait, ce reportage a un accent ellulien. Il désigne l'horizon future d'une lutte authentique contre le finance: le luddisme. En clair, il faudra faire comme l'astronaute dans le film 2001: débrancher l'ordinateur.
Ce que laissait penser l'émission, c'est donc que la capitalisme actuel, financiarisé, nous échappe, de même qu'internet échappe aux autorités (par exemple quand une vidéo de meurtre et de  dèpecage circule sur le réseau). Il échappe à notre raison, et à notre pouvoir d'action, donc à la politique. Un jeune me disait récemment  lors des dernières élections présidentielles: pas la peine de voter, le pouvoir c'est l'argent et l'argent c'est du virtuel. Bref là encore l'influence d'Ellul se fait sentir, qui parlait d'illusion de la politique dans les sociétés industrielles et technologiques avancées.
 Comme le capitalisme financiarisé produit de la réalité, en tant qu'il provoque une accélération de la réalité, alors la réalité nous échappe. Nous devenons tous des personnages d'un roman de Philip K. Dick.
On en vient à de se demander si aujourd'hui la finance ne se confond pas avec la technologie.

Friday, June 08, 2012

Nadal ou la mort du tennis

Je viens de regarder d'un oeil las le match Nadal/Ferrer. Et, en tant qu'amateur de tennis, je ne me sens pas très bien,  vaguement écoeuré comme Ferrer, auquel je m'identifie et avec qui je compatis. Amusant d'entendre les discours des médias qui, sous les allures admiratives, sont vaguement embarrassés. Car comment ne pas voir que cet homme, en tuant les match, tue le tennis, le charme et l'intérêt qui font ce sport. Il n'y a plus de match tout simplement. Pour la télévision, c'est une catastrophe puisque il n'y a plus de suspense, plus d'incertitude, plus d'ouverture et plus de spectacle digne d'intérêt. Plus d'authentique affrontement, mais le déroulement d'un programme où tout est joué d'avance. Il s'agit de savoir comment Nadal va gagner et combien de jeux va-t-il laisser à son adversaire. Tout le monde sait que Nadal a déjà gagné Roland Garros 2012, et qu'aucune surprise ne peut être espérée à ce niveau là. Personnellement, j'ai même peur pour Federer (dont je suis fan), s'il gagne contre Djokovic, car il prendra une rouste atroce comme en 2008, une humiliation totale qui laissera à tous les amateurs un sentiment de dégoût d'avantage que d'admiration. La finale n'aura donc pas d'intérêt, ce sera une formalité, car le joueur qui l'affrontera sait pertinemment qu'il n'aura aucune chance cette année (Djokovic est le seul qui peut le contrarier voire le battre,  mais pas cette année). Peut être que les organisateurs du tournoi et les médias auraient intérêt à conclure un deal secret avec Nadal afin qu'il lâche un set à son adversaire. On peut s'attendre à ce qu'il y ait moins de spectateurs et de téléspectateurs qu'habituellement.
La vérité est que Nadal est un joueur qui inspire non pas l'admiration mais l'inquiétude, voire l'effroi. C'est sa dimension inhumaine qui apparait clairement. Il joue parfaitement, trop parfaitement, à la façon d'une machine. Et on n'admire pas une machine, on la craint plutôt. Inutile de relancer les soupçons de dopage, mais il faut reconnaitre que ce joueur n'a jamais dissipé les doutes sur ce point. C'est ce côté inhumain qui justement inspire ce sentiment. C'est une sorte de  joueur cyborg dans sa façon de pratiquer son sport, un Terminator de la raquette si l'on veut (voire Deep blue ). Son but n'est pas tant de produire du beau jeu qu'écrabouiller son adversaire. Certes, il accomplit des choses exceptionnelles et stupéfiantes sur le terrain, mais qui paraissent se situer  au delà des performances humaines. Ce que Federer, même dans sa période faste où il battait tout le monde, n'a jamais laissé penser. Il restait malgré tout  humain dans son excellence, et son élégance. En définitive, on en veut à Nadal car avec lui la laideur vient au tennis, comme peut être laid un immeuble moderne, et surtout avec lui ce sport atteint un stade terminal, sans avenir. Nadal ou le dernier joueur?

Tuesday, June 05, 2012

A propos de l'affaire Magnotta, fait divers à l'heure de la société de l'information



Le meurtre absolument immonde, inimaginable de ce Luka Roko Magnotta, pauvre agent humain servant à manifester la face incontrôlable et perverse de la société moderne tardive, individu parfaitement dégénéré et incertain de son identité, de son être comme en témoignent son aspect androgyne et l'emploi de pseudonymes, ce meurtre donc semble franchir un palier inédit dans l'horreur, et c'est bien ce que la majorité des réactions s'accorde à reconnaître : il y a là quelque chose de jamais fait et vu dans le choquant. Comme le reconnaît le site de gore extrême hébergeant des vidéos de cet acabit, il s'agit des images les plus atroces et insoutenables jamais diffusées.
Au delà de l'acte barbare, il distille un malaise particulier, insidieux, qui infecte l'âme, et dit quelque chose de notre société profondément malade. Oui, il y a quelque chose de pourri dans notre société hyper mondialisée, médiatisée , connectée et technologisée.
Tout d'abord, c'est ce mélange de violence et de jouissance, qu'on appelle le sadisme, qui interpelle. L'acte de mort et de mutilation s'inscrit dans un rituel sexuel sm, et le meurtrier s'en prend à un amant. Les noces du sexe et de la mort, d'Eros et de Thanatos, semblent ici être célébrées par un officiant pratiquant une danse macabre dans le cadre d'une messe sataniste et gothique. L'ombre de Georges bataille plane. Mais surtout, c'est la pulsion, la jouissance scopique, la jouissance de voir, qui est visée. L'acte est bien sur destiné à être filmé et surtout diffusé à une large échelle grâce à la force de frappe du net. Son atrocité indépassable , établissant une sorte de record, garantissait un retentissement considérable dans les réseaux et donc une notoriété à son auteur. Il y a une intention esthétique manifeste, qui chercherait à appliquer cette formule de Thomas de Quincey «  De l'assassinat considéré comme un des Beaux Arts »
La visée narcissique est évidente et assumée : la gloire et l'immense satisfaction de se dire face à l'humanité effrayée « I am the devil ». De fait, l'impact mondial et démesuré de cette histoire, accompagné du récit en temps réel de sa traque entre Montréal, Paris et Berlin, semble hélas lui donner raison.
C'est un meurtre de l'age de la mondialisation et d'internet. C'est l'acte accompagné nécessairement de la mise en scène et du spectacle de cet acte, de sa consommation et jouissance immédiate. La réalité provoquée dans l'idée de sa représentation et de sa médiatisation. Autrement dit, le réel d'emblée contaminé par l'imaginaire (le cerveau malade du tueur) et surtout par le virtuel. Le réel et son double. Si cet homme, cet ex acteur de film porno, est dérangé, c'est bien parce que le fantasme exerce son emprise sur le reste de la vie, au point que la réalité doit lui être pliée. Car cet acte abominable n'est rien d'autre que la réalisation d'un fantasme (mais c'est un b-a.ba de la psychanalyse: les fantasmes ne sont pas fait pour être vécus). Paroxysme du rapport psychotique au monde, qui est l'une des vérités de la société de l'information. Plus encore, la réalité doit imiter l'art, elle doit ressembler à un film puisque il s'agit visiblement de reproduire une scène de cinéma gore. Certes, c'est la sinistre tradition du snuff movie, où le caractère réel, et non pas simulé ou joué, des actes représentés est censé apporter un surplus de jouissance. Mais de fait ce Magnotta (pseudonyme choisi pour son coté médiatiquement valorisant) a voulu vivre tous ces événements comme un film, une super production d'horreur à la taille du monde dont il est le héros et le metteur en scène, sans véritablement chercher à fuir. Il faut reconnaître, et il y a de quoi s'inquiéter, que dans certains faits divers récents, on observe certains traits similaires, notamment cet usage intensif d'Internet, cette recherche de gloire médiatique et de jouissance spectaculaire, et difficile de ne pas faire le rapprochement ici avec Mohammed Merah, qui commettait ses crimes en les filmant, muni d'une caméra portative, afin ensuite de les diffuser sur le net.
Ainsi, à un autre niveau de malfaisance, il y a la diffusion des images sur le net, et leur caractère incontrôlable, et cela aussi a été sans doute prévu par le criminel, fait partie de son plan diabolique. Cet aspect est lié au fonctionnement même de la technologie Internet, comme on le sait, apparenté à un mode viral. La police ne parvient pas en effet à éliminer les traces de la vidéo qui circule et se duplique et qui n'en doutons pas est téléchargée à qui mieux mieux. Ce sont là comme autant d'emblèmes du mal absolu qui se reproduisent et se multiplient, disponibles et consommables, comme autant de miroirs de notre propre perversité. La perversité humaine, celle du meurtrier et celle des spectateurs, est relayée par la dimension autonome et aliénante de la technique. Comme toujours la fameuse liberté numérique, revendiquée par les hackers et autres geeks, doit se payer de cette liberté là : héberger, diffuser et visionner le mal. Vieux débat théologique: si Dieu a laissé l'homme libre, il l'a laissé libre aussi de faire le mal. Toujours est il que, comme Jean Baudrillard le ressentait tristement, la réalité est ici comme dépassée par son médium, le réel envahi par ses reflets dans le miroir, et la technologie amplifie ce processus délétère. Plus encore, étant donné que sur le net, ce sont les internautes, les agents actifs de la mondialisation (c'est à dire « nous »), qui par curiosité consultent la vidéo et contribuent à sa propagation, alors on peut dire que cette affaire nous révèle de façon horrible que d'une part les faits divers d'aujourd'hui participent d'un spectacle pornographique non stop et que « nous ne ne sommes plus devant une scène, nous sommes en réseau, nous sommes le réseau » (Baudrillard)

Thursday, February 16, 2012

Au sujet de Présents de Franck Magloire



Présents de Franck Magloire


L'incipit du beau livre de Franck Magloire se place sous le sceau du mystère. Ou est on ? Qui ? De quoi est-il question? La réalité apparaît par bribes, marqué par l'incohérence et l'indétermination. Le personnage, comme le lecteur, semble perdu, peinant à déchiffrer ce qui lui arrive. Les paysages se succèdent et se transforment sans logique apparente. Quelques indices cependant nous orientent sur le lieu et l'époque (« billets pascal »,« natte en raphia » « chèche » « djellaba »). Il est question de militaires, d'un paysage désertique ; il est question de l'Algérie, de la France, de la guerre, et d'une famille endeuillée par la mort d'un soldat, le frère ainé du personnage, Robert Hirsh, dont on a suivi le rêve ( ou plutôt le cauchemar).


Ce rêve fort énigmatique, placé en exergue d'un roman si soucieux de dépeindre la réalité de son époque, guide toute la narration qui va suivre et fournit au lecteur une clef symbolique qui permet de comprendre l'action. Une sentence prononcée par un frère mort retentit aux oreilles du personnage: « tu as tué un homme ». Par ailleurs, cela suggère que dans Présents le réel (voire le rationnel) est soumis à la puissance du rêve, qui affirme ici sa primauté et donne le là.

Le contexte de la guerre d'Algérie, dont il ne sera plus question ensuite, confère une dimension historique aux état d'âmes de Hirsh. Son rêve est aussi un rêve français.

Ainsi Présents autant qu'une galerie de portraits de six personnages est un portrait de la France d'aujourd'hui.

Il y a Simon Hirsh donc, le premier à entrer en scène, directeur sexagénaire d'un supermarché, Carl Bedel, représentant de commerce, Charlotte, sa fille exilée en Australie, Nina l'infirmière et Thomas, le quadragénaire désabusé qui travaille comme technicien dans un théâtre. Ce qui réunit ces différents personnages, c'est Chris Bedel, le fils de Carl, plongé dans un coma prolongé suite à un terrible accident de la circulation où il a été renversé.

En écho au rêve, le coma est un motif qui va tisser les fils d'un roman, comme état particulier d'absence-présence au monde (à soi même et aux autres). Un entre deux, entre la vie et la mort, a partir de quoi la réalité et le présent sont appréhendées. Car en diffraction de ce coma concret, les personnages éprouvent une forme de coma, d'absence et de retrait par rapport au monde. Ils sont dans un éloignement infranchissable les uns aux autres, tout en étant un mystère pour eux même.

Ainsi la narration omnisciente et polycentrique choisie par l'auteur s'avère un dispositif romanesque particulièrement remarquable. Procédant par portraits successifs, elle traduit magnifiquement la trajectoire des personnages qui gravitent tels des monades silencieuses, des planètes solitaires, des astres inconsolables autour de cette planète-coma incarnée par le jeune homme. Le roman , sur le plan de sa structure, n'aligne pas des portraits tels des blocs figés, mais impulse un mouvement, une musique même, composition musicale qui dans le détail rejoint la musique de la phrase. Il faut parler ici de la fluidité, presque aérienne, de ce texte, qui rend la lecture plutôt limpide. L'enchaînement des situations est remarquablement et implacablement agencé, jusqu'à la résolution finale, achevant du même coup le mouvement des personnages, qui n' est rien d'autre qu'un mouvement d'attraction et d'amour. L'acte final par lequel la solitude glacée est en partie interrompue par la rencontre et le rapprochement.

De fait, les personnages ont tous en commun une solitude insondable. Chacun marqué par un passé propre, ils éprouvent tous une blessure secrète, enfouie en eux, qui les taraude et les fait agir à leur insu. Passé qui ne passe pas en quelque sorte et vous rejaillit à la figure, dans votre présent (à commencer par Simon Hirsh et son frère ainé, la guerre d'Algérie et la France). A ce titre, la relation à l'enfance tient une grande place dans le livre, comme si la société avait tué l'enfant qui était en eux, et l'innocence qu'il porte.

Par là même, ils sont comme murés en eux-même et quasi incapables de s'ouvrir à l'autre, de se mettre à sa place et d'épouser son point de vue. Ces solitudes sont aussi des petits narcissismes bien adaptés au monde de la consommation qui est le nôtre, et ce n'est pas un hasard si Hirsh est directeur de supermarché. De la même façon, ils ne cessent d'être des mystères les uns aux autres, y compris lorsqu'ils sont proches ou parents tels, par exemple, Carl Bedel et sa fille partie faire sa vie en Australie. Chaque personnage est une planète, c'est à dire un monde, façonné par un passé propre et éminemment personnel dont peut-être personne n'aura jamais accès, et c'est ainsi que vont les affaires du monde. Chaque homme est un abime comme le dit si bien la citation de Buchner.

Il s'agit d'un portrait de la France, celle d'hier et celle d'aujourd'hui, celle de la guerre d'Algérie et celle du tout numérique. Quel est ce pays, son identité, son avenir, semble souvent s'interroger l'auteur, à travers ces différents personnages. Ou réside la blessure secrète de ce pays, la source de son mal-être? Par de nombreuses touches, Franck Magloire dépeint sans concession certains aspects peu enthousiasmants de l'époque: l'emprise de l'ultralibéralisme, l'invasion des gadgets, une certaine déréalisation, sans oublier la fracture générationnelle séparant des vieux de plus en plus riches et des jeunes de plus en plus pauvres, avec au milieu des trentenaires quadragénaires largement paumés. Sur ce point, on peut voir un caractère allégorique dans l'accident. Autant de forces qui nous éloignent de notre humanité commune. Telle est la dimension discrètement politique de ce roman, enraciné dans une tonalité mélancolique et une sensibilité romantique.

Mais Franck Magloire n'assène pas des thèses sociologiques. Avec les seuls moyens de la littérature, il inspecte les âmes, des âmes blessées, fragiles, mais qui espèrent, établissant en permanence une jonction entre l'intérieur et l'extérieur, la conscience et le monde. Il superpose avec maestria le temps dilaté de la pensée et le temps de l'action.Au plus de près de la singularité vivante et de la voix intérieure de ces personnages, il nous montre une certaine France d'aujourd'hui. Et surtout, il règle un mouvement d'ensemble dont le maitre mot semble être l'amour, courant qui permettra le rapprochement des êtres, force politique finalement seule à même de renverser l'ultralibéralisme actuel nous condamnant à une solitude sans issue. C'est à l'ultime phrase de la Divine Comédie de Dante que nous fait penser ce roman « l'Amour qui meut le soleil et les autres étoiles ».

Saturday, January 28, 2012

Place de la culture générale aujourd'hui


Un petit débat a lieu en ce moment concernant la place de la culture générale dans notre société. Ainsi, on a supprimé la culture générale dans le concours d'entrée à Sciences po (mesure de discrimination positive). Dans un article du nouvel obs, un journaliste, assistant à une représentation de Phèdre au théâtre de l'Odéon et remarquant la présence de nombreux scolaires, s'interroge sur la place de la (haute) culture aujourd'hui. Pour répondre à cette question, il faudrait déjà se demander ce qu'est ou ce qu'on entend par culture générale. Question sans cesse posée et définition sans cesse réactualisée au gré des époques. A vrai dire, il n' y a pas de définition universelle de la culture (générale).
On pourrait aborder le problème sous l'angle de la notion de classe. La culture générale défavoriserait ainsi certaines catégories de la population. La culture classique précisément correspondrait à une certaine classe: à savoir la classe bourgeoise, associée du coup à l'ancien. De fait, le théâtre c'est un divertissement de bourgeois, et Phèdre l'illustrerait magnifiquement. Mais je ne m'attarderais pas là dessus.
Je reviens au syntagme même de culture générale. Justement, la culture est-elle générale par définition? Y a-t-il une culture du particulier? Cet angle permet déjà de soulever certaines pistes. Ainsi, dans une société modelée par la techno-science, à l'heure du triomphe de savoirs ultra spécialisés et pointus, chacun enfermé dans les limites de son champ, la culture générale ne peut que dépérir, dans la mesure où elle est le contre modèle de ce qui fonctionne aujourd'hui. En effet, l'homme cultivé, au sens même encyclopédique du terme, est clairement dévalorisé dans notre système d'experts. Cela ne sert à rien dans un CV par exemple. Au contraire...si l' on réclame un profil d'exécutant ou de gestionnaire, comme c'est le cas dans toutes les entreprises aujourd'hui, ça fera peur. Le système veut des gens incultes.
Le cas de Phèdre de Racine est exemplaire. On continue à jouer cette pièce et à transmettre ce texte. La culture est spontanément associée au champ de la littérature: c'est un beau texte, une belle langue, comme on n'en fait plus etc. Et bien sur, cela ne sert strictement à rien (même pas à vous divertir), si ce n'est acquérir un semblant de prestige dans certains diners en ville (ça,ça peut servir: vous tombez sur un dirigeant quelconque bien inculte, vous le surprenez et séduisez par une citation du plus bel effet, et il vous propose un travail; cependant une fellation peut également faire l'affaire). Mais bon ce qui est le plus utile dans une maison ce sont les "latrines, comme le dit si bien Théophile Gautier, et la beauté ne s'accommode pas mal d'une certaine inutilité. En d'autre termes, c'est clairement ce qui n'a plus cours au présent, et ne correspond à aucun usage de la vie moderne en 2012. C'est une réalité lointaine, exotique ( mais c'est déjà le cas du temps même de Racine, qui parle d'un éloignement nécessaire, d'où le choix de personnages mythologiques etc.).
En ce sens, la culture aujourd'hui, dans nos sociétés irrémédiablement industrielles et techniciennes (et accessoirement démocratiques), c'est nécessairement ce qui a été perdu, et ce qui ne se fait plus. Ainsi, aucun écrivain n'écrit des tragédies à la manière de Racine ou ne s'exprime en alexandrins. Quand bien même il le ferait, il serait ridicule. Un objet ne devient culturel qu'au moment où il meurt, en tant qu'objet passé. Ce qui survit cependant, à l'état de traces, c'est le texte original, qu'on continue de transmettre, à la façon d'un culte religieux, d'une cérémonie liturgique. On ressuscite et réactualise le texte (la pièce) le temps d'une messe théâtrale. Mais cela suppose que l'objet du culte soit bel et bien mort. Hegel a déjà magistralement repéré ce processus dans sa célèbre théorie de la mort de l'art.
C'est un peu comme en ethnologie. J'ai entendu un ethnologue spécialiste du Maghreb expliquer son entreprise de recueillir et d'enregistrer des chants touaregs, transmis depuis des lustres. Au moment même où ces chants étaient publiés , ils disparaissaient peu à peu des pratiques quotidiennes, les jeunes générations étant gagnées par l'américanisation et l'occidentalisation. Mais précisément l'entreprise de connaissance s'identifie ici à une entreprise de sauvegarde du patrimoine: on veut connaitre ces chants pour ne pas les perdre mais c'est justement le signe qu'ils sont déjà perdus. Bref, les chants touaregs deviennent alors définitivement des objets culturels et folkloriques (et objets de savoir). Pourtant ils existaient solidement, sous forme de transmission orale, avant leur intégration dans le culturel parce qu'ils étaient inscrits et pratiqués dans la vie même des membres de cette communauté.
De même, Phèdre de Racine c'est notre folklore littéraire, participant d'une identité littéraire nationale qu'on essaie à tout prix de sauvegarder.
La culture générale, si elle garde un certain prestige voire si elle intimide, est précisément ce qui est refoulé et écarté par nos sociétés, de plus en plus férocement incultes.