Thursday, February 16, 2012

Au sujet de Présents de Franck Magloire



Présents de Franck Magloire


L'incipit du beau livre de Franck Magloire se place sous le sceau du mystère. Ou est on ? Qui ? De quoi est-il question? La réalité apparaît par bribes, marqué par l'incohérence et l'indétermination. Le personnage, comme le lecteur, semble perdu, peinant à déchiffrer ce qui lui arrive. Les paysages se succèdent et se transforment sans logique apparente. Quelques indices cependant nous orientent sur le lieu et l'époque (« billets pascal »,« natte en raphia » « chèche » « djellaba »). Il est question de militaires, d'un paysage désertique ; il est question de l'Algérie, de la France, de la guerre, et d'une famille endeuillée par la mort d'un soldat, le frère ainé du personnage, Robert Hirsh, dont on a suivi le rêve ( ou plutôt le cauchemar).


Ce rêve fort énigmatique, placé en exergue d'un roman si soucieux de dépeindre la réalité de son époque, guide toute la narration qui va suivre et fournit au lecteur une clef symbolique qui permet de comprendre l'action. Une sentence prononcée par un frère mort retentit aux oreilles du personnage: « tu as tué un homme ». Par ailleurs, cela suggère que dans Présents le réel (voire le rationnel) est soumis à la puissance du rêve, qui affirme ici sa primauté et donne le là.

Le contexte de la guerre d'Algérie, dont il ne sera plus question ensuite, confère une dimension historique aux état d'âmes de Hirsh. Son rêve est aussi un rêve français.

Ainsi Présents autant qu'une galerie de portraits de six personnages est un portrait de la France d'aujourd'hui.

Il y a Simon Hirsh donc, le premier à entrer en scène, directeur sexagénaire d'un supermarché, Carl Bedel, représentant de commerce, Charlotte, sa fille exilée en Australie, Nina l'infirmière et Thomas, le quadragénaire désabusé qui travaille comme technicien dans un théâtre. Ce qui réunit ces différents personnages, c'est Chris Bedel, le fils de Carl, plongé dans un coma prolongé suite à un terrible accident de la circulation où il a été renversé.

En écho au rêve, le coma est un motif qui va tisser les fils d'un roman, comme état particulier d'absence-présence au monde (à soi même et aux autres). Un entre deux, entre la vie et la mort, a partir de quoi la réalité et le présent sont appréhendées. Car en diffraction de ce coma concret, les personnages éprouvent une forme de coma, d'absence et de retrait par rapport au monde. Ils sont dans un éloignement infranchissable les uns aux autres, tout en étant un mystère pour eux même.

Ainsi la narration omnisciente et polycentrique choisie par l'auteur s'avère un dispositif romanesque particulièrement remarquable. Procédant par portraits successifs, elle traduit magnifiquement la trajectoire des personnages qui gravitent tels des monades silencieuses, des planètes solitaires, des astres inconsolables autour de cette planète-coma incarnée par le jeune homme. Le roman , sur le plan de sa structure, n'aligne pas des portraits tels des blocs figés, mais impulse un mouvement, une musique même, composition musicale qui dans le détail rejoint la musique de la phrase. Il faut parler ici de la fluidité, presque aérienne, de ce texte, qui rend la lecture plutôt limpide. L'enchaînement des situations est remarquablement et implacablement agencé, jusqu'à la résolution finale, achevant du même coup le mouvement des personnages, qui n' est rien d'autre qu'un mouvement d'attraction et d'amour. L'acte final par lequel la solitude glacée est en partie interrompue par la rencontre et le rapprochement.

De fait, les personnages ont tous en commun une solitude insondable. Chacun marqué par un passé propre, ils éprouvent tous une blessure secrète, enfouie en eux, qui les taraude et les fait agir à leur insu. Passé qui ne passe pas en quelque sorte et vous rejaillit à la figure, dans votre présent (à commencer par Simon Hirsh et son frère ainé, la guerre d'Algérie et la France). A ce titre, la relation à l'enfance tient une grande place dans le livre, comme si la société avait tué l'enfant qui était en eux, et l'innocence qu'il porte.

Par là même, ils sont comme murés en eux-même et quasi incapables de s'ouvrir à l'autre, de se mettre à sa place et d'épouser son point de vue. Ces solitudes sont aussi des petits narcissismes bien adaptés au monde de la consommation qui est le nôtre, et ce n'est pas un hasard si Hirsh est directeur de supermarché. De la même façon, ils ne cessent d'être des mystères les uns aux autres, y compris lorsqu'ils sont proches ou parents tels, par exemple, Carl Bedel et sa fille partie faire sa vie en Australie. Chaque personnage est une planète, c'est à dire un monde, façonné par un passé propre et éminemment personnel dont peut-être personne n'aura jamais accès, et c'est ainsi que vont les affaires du monde. Chaque homme est un abime comme le dit si bien la citation de Buchner.

Il s'agit d'un portrait de la France, celle d'hier et celle d'aujourd'hui, celle de la guerre d'Algérie et celle du tout numérique. Quel est ce pays, son identité, son avenir, semble souvent s'interroger l'auteur, à travers ces différents personnages. Ou réside la blessure secrète de ce pays, la source de son mal-être? Par de nombreuses touches, Franck Magloire dépeint sans concession certains aspects peu enthousiasmants de l'époque: l'emprise de l'ultralibéralisme, l'invasion des gadgets, une certaine déréalisation, sans oublier la fracture générationnelle séparant des vieux de plus en plus riches et des jeunes de plus en plus pauvres, avec au milieu des trentenaires quadragénaires largement paumés. Sur ce point, on peut voir un caractère allégorique dans l'accident. Autant de forces qui nous éloignent de notre humanité commune. Telle est la dimension discrètement politique de ce roman, enraciné dans une tonalité mélancolique et une sensibilité romantique.

Mais Franck Magloire n'assène pas des thèses sociologiques. Avec les seuls moyens de la littérature, il inspecte les âmes, des âmes blessées, fragiles, mais qui espèrent, établissant en permanence une jonction entre l'intérieur et l'extérieur, la conscience et le monde. Il superpose avec maestria le temps dilaté de la pensée et le temps de l'action.Au plus de près de la singularité vivante et de la voix intérieure de ces personnages, il nous montre une certaine France d'aujourd'hui. Et surtout, il règle un mouvement d'ensemble dont le maitre mot semble être l'amour, courant qui permettra le rapprochement des êtres, force politique finalement seule à même de renverser l'ultralibéralisme actuel nous condamnant à une solitude sans issue. C'est à l'ultime phrase de la Divine Comédie de Dante que nous fait penser ce roman « l'Amour qui meut le soleil et les autres étoiles ».